maandag, februari 09, 2009

Sarko et la recherche (2)

Et re-baf ! (lemonde.fr)

Daniel Roche et Christophe Charle sont professeurs d'histoire
La France au musée de l'histoire, par Daniel Roche et Christophe Charle
LE MONDE | 07.02.09 | 14h17 • Mis à jour le 07.02.09 | 14h19

'ubiquité intellectuelle de Nicolas Sarkozy ne faisait aucun doute. Le voilà professeur d'histoire. Son choix de méthode et sa vision du passé méritent l'intérêt, car placer l'histoire au musée n'est pas sans signification sur la compréhension politique et sociale d'une discipline que l'on veut voir accepter par tous. C'est en fin de compte la vision même de ce que nous devons être qui est réfléchie dans le miroir des objets rassemblés et exposés, c'est la démonstration d'un fil conducteur vers un passé obligé.

Nous pensions qu'il existait déjà deux musées de l'histoire de France, l'un aux Archives nationales, qui ont toujours su réactualiser leurs richesses documentaires et stimuler le travail des historiens et l'intérêt du public par des expositions thématiques toujours remarquables, l'autre avec la galerie des Batailles, à Versailles, qui rassemble les grands tableaux d'histoire, témoins de l'idée que le XIXe siècle national et romantique se faisait des moments glorieux de la formation de notre pays.

En faut-il un troisième, ouvert à tout notre passé, pour le pire et pour le meilleur, dans ses fastes ou ses misères, dans sa beauté et ses laideurs ? Immense entreprise qui s'inscrit dans le registre comptable des erreurs du passé, ce qui est sans limites, mais qui vise surtout à exalter notre identité en ce moment où notre nation serait menacée de l'intérieur par tous les communautarismes, à l'extérieur par le syndrome du déclin ou les craintes nées d'une mondialisation incontrôlable. Au total, il s'agit de substituer à la guerre mémorielle et à la repentance difficile une version sinon figée, du moins muséale et qui reconstruirait "l'âme de la France", donc une vision correspondant à la réconciliation, voire à l'effacement des contraires.

Au moment où la recherche scientifique et historique est menacée par le gouvernement à travers une réorganisation autoritaire et hostile à l'esprit critique, le nouveau projet ne peut être reçu sans une certaine méfiance. Les rapports préliminaires et le travail des commissaires mis en place laissant encore beaucoup de questions en suspens, on ne peut que se demander sur quels principes et sur quelle méthode historique et muséographique les choix définitifs seront fondés.

Trois principes sont ainsi menacés. Depuis les révolutions historiographiques du XXe siècle, l'histoire ne repose plus sur la seule référence aux documents écrits mais sur un vaste ensemble de sources multiformes. Finis les textes, rien que les textes, et ouverte la construction critique des problèmes. Tout est bon pour l'historien de la charte au paysage, de l'objet à la trace, de l'image au son du passé. Ces nouveaux lieux de mémoire pourront-ils être mis en boîte sans parti pris ?

En second lieu, l'historien du XXe et du XXIe siècle ne croit plus à la finalité implicite et encore moins imposée de la recherche : ni l'idée de nation, ni la parousie du progrès, ni la révélation religieuse ou idéologique ne figurent plus dans les commandements de ses méthodes.

L'idée d'un parcours chronologique à travers les allées du jardin de la France, nation élue ou prédestinée, n'est plus recevable, sauf à marier de manière improbable Lavisse et Bossuet, de Gaulle et Clovis, sainte Geneviève et Jean Moulin, Hugo et Grégoire de Tours, en oubliant Braudel, Labrousse et surtout Marc Bloch et son histoire comparée des sociétés européennes sans laquelle l'histoire de France n'est pas compréhensible. La France et surtout "l'âme de la France" ne sont rien d'autre que des abstractions complexes, rationnelles et politiques, poétiques et romantiques.

Elles sont des entités changeantes et relatives qu'il faut comprendre selon les temps et les lieux, les milieux et les moments et non des données impassibles. Sans autre discussion, ce point de vue a priori nous enferme dans un anachronisme de pensée qui empêche la véritable compréhension du passé et nous fait glisser inévitablement dans la téléologie justifiée par la sélection des faits présentés, objectivés de surcroît dans les choses offertes au regard du visiteur.

Les historiens avaient cru que leur travail n'était plus de comprendre en elle-même l'essence de la grandeur. L'objet de l'histoire n'est plus le grand roi, le grand capitaine, le grand écrivain dont le catalogue varie d'ailleurs à chaque époque. En revanche, les historiens voudraient saisir le sens des pratiques de tous, de ceux et celles qui travaillent et paient leurs impôts, de ceux et celles qui pensent et de ceux et celles qu'on empêche de penser ou même de vivre dignement. Comprendre la diversité des cultures, faire revivre la société et ceux qui la composent, voilà la tâche centrale des historiens d'aujourd'hui. C'est en y répondant qu'on comprendra la France et ceux qui l'ont faite et la feront.

A l'heure de l'Europe, à l'heure d'un monde sans frontières, mais aussi toujours plus divisé et conflictuel, faut-il reconstruire le mur rassurant d'une France mythique qui ne permet ni de comprendre la complexité du passé ni de préparer aux complexités de l'avenir ?

Alors que les universités sont bousculées dans leurs fonctions, faut-il détourner l'attention par un leurre muséographique logé aux Invalides sous l'ombre intimidante de Louis XIV, Napoléon et de Gaulle ? A l'heure de l'ouverture au monde, faut-il redonner aux institutions académiques le rôle que la monarchie leur confiait ? L'histoire de la nation n'a-t-elle pas besoin plutôt d'un forum que d'un sarcophage ?

Daniel Roche est professeur honoraire au Collège de France (chaire d'histoire des Lumières)

Christophe Charle est professeur d'histoire à l'université Paris-I, membre de l'Institut universitaire de France (chaire d'histoire comparée des sociétés européennes)

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