zondag, augustus 09, 2009

Mémoire mémoire

I.



On touche à la fin. Plus que 22 jours avant de rendre mon troisième et dernier mémoire de master en 3 ans. En français, sur un sujet qui était loin de m'être familier quand je l'ai choisi il y a un peu plus d'un an. Pourquoi choisir Charles de Gaulle quand on veut s'aventurer un an en relations internationales ? N'en est-il pas plutôt la négation, icône du nationalisme français ? Pourquoi encore un sujet historique, alors qu'un sujet plus contemporain aurait pu passer pour plus pertinent ? Pourquoi, en fait, passer encore un an à Paris et ne pas chercher un autre pays étranger ? Pourquoi commencer à parler des relations internationales après 1945 quand on vient de passer presque six ou sept ans la tête dans celles du XVIIe et début XVIIIe ?

1.
Pour la première idée, il s'agissait d'étudier ce que je ne connaissais pas encore. Les relations internationales étaient un trou noir dans ma formation de juriste et d'historien. Ou, plus précisément, la formation historique s'était détournée de questions internationales, d'histoire diplomatique et d'"histoire bataille" et les cours de droit international ou droit européen reflètent en première instance le droit. Or, la construction d'un édifice qui va outre les souverainetés nationales. Les motivations des nationalistes m'étaient donc à peu près inconnues. D'autant plus que mon propre pays, "étant fort petit et délicat", ne se borne pas à produire de grands théoriciens des relations internationales. La Belgique est à la traîne et reproduit ce qu'elle semble discerner comme "évolution" internationale.

2.
Donc, pourquoi ne pas aller regarder de l'autre côté ? Comme tout étranger, j'étais frappé par la place de l'État en France. On peut dire qu'un Belge vient presque d'un pays sans État. Les Belges ne savent même pas où commence leur identité. Est-ce 1830 ? Ou plutôt 1430 ? Est-ce qu'elle existe encore ? Rien de tout cela en France, où des séries d'archives peuvent commencer au règne d'Henri II et continuer jusqu'à présent. Continuité administrative égale continuité d'une entité politique et donc d'une certaine cohérence dans la vision du monde.

Étudier la politique extérieure de la France post-1945 après avoir touché à celle de Louis XIV, pourquoi pas ? D'autant plus que les ouvrages de référence ne manquent pas. Sous impulse de Dominique de Villepin, l'Histoire de la diplomatie française (Perrin 2005), ouvrage collectif des grands spécialistes universitaires (Lucien Bély, Jean-Claude Allain, Laurent Theiss, Maurice Vaïsse...), donnait déjà des pistes. À chaque époque, la France reste un acteur majeur sur l'échiquier diplomatique et à chaque fois, elle se taille une doctrine adaptée aux circonstances du moment, mais aussi à son histoire. Rien d'étonnant dans un pays où il faut passer un concours d'histoire politique pour entrer aux institutions prestigieuses. Où les qualités littéraires sont pris en compte dans n'importe quel concours.

3.
Quid alors du "nationalisme" français ? Il est difficile de nier que la première perception par un étranger d'un Français est celle d'un adepte assez prononcé de ses propres institutions. République, concours, administration, jurisprudence, Paris... toutes les références sont nationales. Il n'est pas rare d'écouter un discours d'un juriste (académique) français sans la moindre référence au droit étranger ou même au droit communautaire. La connaissance de l'anglais laisse toujours à désirer, malgré un effort non négligeable dans l'éducation (en témoignent les enseignes "Yes I speak Wall Street English!" dans le métro parisien). L'État dépense plus de la moitié du PNB, alors que la tendance mondiale semble bien à la baisse depuis vingt ans.

Un pays qui ne vit et ne jure que par sa propre identité, n'est-ce pas un pays "contre-cyclique" dans un monde de plus en plus "plat" ? Il est aisé de qualifier ceux qui ne pensent pas comme nous d'"arriérés" ou "dépassés". On évite l'enquête de leurs motifs et d'une structure de penser qui n'est pas la nôtre. Cependant, en relations internationales, c'est bien l'essentiel de toute interaction.

D'autant plus que ces Français bizarres ont une diplomatie à rayonnement considérable (cf. le dernier livre en date de Maurice Vaïsse, La puissance ou l'influence ?, Fayard, 2009). L'avocat de la "grandeur" française, ou du concept que le France ait à tenir son "rang" parmi les premières puissances mondiales, Charles de Gaulle, était en même temps très bien accueilli dans le Tiers Monde. Ses discours de Mexique, de Phnom Penh, ses diatribes contre les États-Unis pendant la Guerre du Vietnam, montrent qu'il est trop facile de mettre la "diplomatie à la française" au réfrigérateur de l'Histoire. Nous sommes aveuglés par le succès de l'intégration européenne et du libéralisme commercial. Ou, plus correctement, d'une certaine interprétation de ces deux phénomènes. Qui les lie structurellement aux États-Unis.

II.



1.
De Gaulle va à l'encontre de ce "programme unique". Parce qu'il pose la question de la division, ou de l'équilibre, du pouvoir. Acceptons-nous d'adopter une position contraire à nos intérêts et de ne pas regarder les alternatives ? Acceptons-nous qu'il n'y ait pas de bornes à la puissance économique ? De Gaulle veut faire de la "politique" internationale: protéger un intérêt national, ce n'est point du protectionnisme. Parce que les valeurs qu'on protège sont plus fortes que celles qu'on arrête.

En même temps, il prône l'intégration européenne et pose même les pierres les plus durables de l'édifice communautaire: il décide d'exécuter le Traité de Rome (bien que négocié par son prédécesseur socialiste Guy Mollet) et met le paquet sur la réalisation de la politique agricole commune. Le budget le plus important de l'Union Européenne à ce jour, c'est l'oeuvre de de Gaulle ! Exécuter le Traité de Rome, c'est aussi faire disparaitre les entraves douanières entre Européens, même avant l'échéance que prévoyait le texte. C'est faire de l'Europe la première préoccupation de la France, en abandonnant la préférence "impériale" pour les anciennes colonies. C'est croire en la concurrence économique et en l'agrandissement des marchés comme la voie optimale vers le progrès matériel.

2.
Dans ce dernier aspect, il rejoint Ludwig Erhard, Chancelier de l'Allemagne de l'Ouest entre 1963 et 1966. Erhard, que je ne connaissais pas du tout avant. Un professeur d'économie à la carrière miraculeuse après la chute du Troisième Reich. Le père du "miracle économique allemand". Locomotive électorale de la CDU (un parti qui m'était peu familier). Libéral. Qualifié comme le seul politicien qui ait mis en œuvre ce qu'il aurait voulu... par Friedrich von Hayek. Célébré aujourd'hui comme l'exemple pour Angela Merkel. Canonisé dans le temps par Helmut Kohl.

L'économie, selon Erhard, est une grande machine au service d'un homme. Le consommateur. Qui achètera les marchandises où elles seront moins chères. Ce qui nécessite une concurrence pure et donc régulée entre les producteurs. Ayant horreur des groupements industriels et des cartels, Erhard instaurait une "anti-trust" allemande et a tapé fort sur le développement de cette politique à la CEE. Dans un discours récent, Viviane Reding, vice-présidente de la Commission Européenne, l'a cité en exemple pour remettre la stratégie de Lisbonne sur la bonne voie.



Cependant, Erhard était un piètre politicien. Il possédait certes le sens de l'économie, mais point celui du pouvoir. Erhard commettait la grande gaffe qu'on discerne de nos jours encore chez quelques observateurs. Par sympathie idéologique pour les États-Unis, il a pendu toute sa politique étrangère au wagon américain. Il a manifesté son soutien à la guerre du Vietnam, y a envoyé de l'argent et un navire. Il a payé les USA pour entretenir leurs troupes en RFA contre une agression soviétique. Jusqu'au point où, fin 1966, il ne pouvait plus payer. Que reçoit-il en échange ? Rien. Le Président français assiste passivement à la mort annoncée des tentatives d'union politique qui sont lancées à Bonn. Les États-Unis laissent tomber le dossier de Force Multilatérale (armée nucléaire commune de l'OTAN, avec des vaisseaux nucléaires à équipage mixte). Le Royaume-Uni se joint à Lyndon Johnson et demande "du fric" pour garder son armée sur le Rhin.

Son propre parti le met les couteaux dans le dos dès sa prestation de serment (novmembre 1963). Jugé trop atlantiste par Konrad Adenauer, qui n'a quitté le palais Schomberg (résidence des Chanceliers fédéraux) qu'à contre-coeur, l'attaque violemment dans la presse. Les Bavarois de la CSU se mettent derrière Franz Josef Strauss et le Baron von Guttenberg et menacent de faire une liste nationale contre la CDU. Son Ministre des Affaires Étrangères, Gerhard Schröder, atlantiste comme Erhard et auteur d'un projet de traité de consultation politique avec l'Angleterre, ne le soutient que pour mieux lui succéder après sa chute probable. Une fois passé les élections législatives de septembre 1965, il n'est qu'une question de temps pour qu'il chute.

La suite ? Willy Brandt, maire SPD de Berlin, dépanne la CDU/CSU en une première "Grande Coalition", avec le plus gaulliste Kiesinger à la tête du gouvernement. Erhard se retire. Trois ans après (1969), SPD et libéraux forment une coalition sans le parti qui a fondé la RFA. Divisé depuis dix ans entre Konrad Adenauer et Ludwig Erhard, qui a laissé pourrir la scission interne.

3.
Alors que de Gaulle et Erhard partent d'une base commune (la réconciliation franco-allemande, le besoin d'intégration politique et économique en Europe), ils s'éloignent au fil du temps. Il est très marquant que, pendant qu'Erhard souffre son agonie prolongée, de Gaulle semble manquer de partenaires pour réaliser sa politique. Or, "réaliser", ce n'est pas forcément ce que veulent les visionnaires. De Gaulle veut tracer des lignes. Changer la politique pour qu'après lui plus personne ne puisse revenir sur ce qu'il a fait.



De Gaulle attaque la position du dollar comme unique monnaie de réserve (ce qui est revenu lors des négociations d'après-crise financière, mais avec les Chinois dans la position du Général) en février 1965. Il reconnait la Chine communiste en janvier 1964, forçant les Allemands à reconnaître qu'il n'a pas tort, mais constatant qu'ils ne peuvent faire de même de crainte de déplaire à Washington. Quand le financement de la PAC est menacée, il retire les ministres français des Conseils à Bruxelles (juillet 1965-janvier 1966). Il retire la France de la structure intégrée de l'OTAN en mars 1966, mais les Allemands lui supplient de garder ses troupes chez eux. Il part en voyage à Moscou en pleine guerre froide, fait une tournée acclamée en Amérique latine et fait escale au Cambodge pour atomiser intellectuellement les déboires du Vietnam.

Pourtant, au fur et à mesure que de Gaulle avance, il est de plus en plus isolé. Peu importe que les opinions nationales (en Allemagne aussi) se tournent contre la guerre, les partenaires européens semblent en avoir marre, de de Gaulle. Qui le soutient ? Ni la RFA (le successeur d'Erhard est bien forcé de se tourner vers Paris, mais les différences structurelles ne disparaissent pas), ni l'Italie atlantiste, ni la Belgique (qui récupère le QG de l'OTAN), ni les Hollandais (avec le "Neinsager" Luns). Or, c'est avec ses partenaires que de Gaulle entend construire une Europe "européenne".

Voilà donc le dilemme du visionnaire. Ne pas faire de concessions à l'idée brillante, de peur de la faire dégrader. Exceller en éclats verbaux et symboliques, tout en sachant que quiconque lui succèdera aura à la fois la tâche de continuer sur sa ligne et de ménager les partenaires. Étant déjà entré dans l'Histoire avec la guerre de 40, de Gaulle entendait juste poser quelques jalons pour l'avenir, plutôt que de construire le présent ?

III.

Quid alors du lien de tout cela avec le temps "présent" et avec le "passé" ?



1.

On a connu un autre Vietnam diplomatique en 2003. Au forum que de Gaulle n'a jamais trouvé digne d'une visite, un Ministre des Affaires Étrangères se revendiquant de son héritage, prend la parole pour un monde multipolaire, pour un ordre équilibré, tenant compte des diversités nationales et ne conduisant pas à l'assimilation ou à la confrontation. Pour une conception qui s'oppose à toute interprétation idéologique ou simpliste du monde.

Quelle importance ? L'administration Bush n'est plus là. Les États européens se sont vite-vite réconcilies avec Washington. Et pourtant. Au temps de de Gaulle, le monde est divisé en blocs. À l'heure actuelle, il n'en est plus rien. La France aurait-elle pu faire l'opposition de 2003 sans la Russie et la Chine ? Le système dont de Gaulle a toujours dit qu'il reviendrait un jour, celui des alliances et de l'équilibre des XVIIIe et XIXe siècles, est en place. Quand de Gaulle fait son discours de Phnom Penh, la Chine communiste n'est pas admise au Conseil de Sécurité, l'Union soviétique n'y vient presque pas.

Les cartes n'ont jamais été mieux abattues pour un monde multipolaire. De Gaulle voulait en prendre la tête, en propulsant la France à la tête de l'Europe. Vu l'iniquité des moyens, c'était trop. Mais pourquoi une Europe "véritablement" unie ne réussirait-elle pas le pari de de Gaulle ? De fait, les intérêts des États-Unis ont toujours été différents des nôtres. Même en pleine guerre froide, quand Berlin était divisée, l'Allemagne coupée en deux et la moitié de l'Europe vivait sous régime totalitaire, les États-Unis ont été impliquées dans le monde entier. Pourquoi Ludwig Erhard payait il si royalement pour les soldats US ? Parce que des voix s'élevaient au Congrès américain (résolution-Mansfield) pour retirer les troupes, vu la guerre du Vietnam. L'Amérique est entre deux océans. La moitié de ses intérêts stratégiques, financièrement voire plus avec ce qui vient de se produire avec la Chine, sont asiatiques.

Prenons la visite de Charles de Gaulle en Russie en été 1966. Il n'y dit rien de spectaculaire. Des commissions de coopération sont mises en place. La France défend toujours la réunification de l'Allemagne, sur base d'un accord pan-européen. Un "revirement d'alliance" est donc exclu et de Gaulle n'en tire que du bénéfice symbolique et publicitaire (qui s'évapore avec l'intervention de Prague de 1968). Cependant, en 2009, toutes les possibilités sont ouvertes. L'Union Européenne peut avoir une politique russe à elle seule, sans avoir à suivre des impératifs d'union de l'Occident.

C'est précisément dans ce cadre (relations avec la Chine, la Russie, l'Inde) que le partenaire américain deviendra de moins en moins décisif. Il ne peut dominer le monde comme l'Empire romain (c'est plus ou moins ce que prônait Mme Rice sous l'administration précédente). Il est forcé, de fait, de concéder des sphères d'influence à tel ou tel partenaire. N'en soyons pas dupes. Et retenons la leçon de Charles de Gaulle et Ludwig Erhard. Peut-être qu'il existe une "bonne voie" en économie, mais en politique, les choses sont bien moins simples.



2.
La question d'identité nationale n'est pas non plus une "idée du XIXe siècle". J'ai un peu négligé cet aspect en Belgique, de par mon opposition à tout nationalisme flamand. Vu de France, ce "nationalisme" est en fait un ensemble de concepts mobilisateurs, qui font qu'une "nation" tienne. Il ne s'agit pas seulement de la langue, mais de la mémoire nationale. Le concept qu'ont mes camarades français de leur nation est beaucoup plus précis que celui des Belges. Il est nourri par l'éducation nationale "de Jules Ferry", qui veut éduquer des citoyens, dans un cadre géographique et politique bien précis, la France. Que les Français aient une diplomatie si forte, qu'ils soient des négociateurs très durs, qui réussissent à avoir "raison" des autres (Charles Cogan, French negotiating behaviour, United States Institute of Peace Press, 2002), tout ça tient à "la République".

En même temps, cette idée "nationale" est très émancipatrice, puisque liée au concept de légitimité démocratique. Comme les souverains de la "Société des Princes" étaient liés par un noyau commun de conceptions de la monarchie divine, les États le sont par le vote de leurs citoyens. De Gaulle, ayant "rendu" (ou mieux: négocié) l'indépendance algérienne, a certes opéré un revirement structurel vers l'Europe. Mais, en même temps, il a habilement exploité le mouvement de la décolonisation pour s'en faire l'avocat, contre l'immixtion hégémonique de Washington (et de Moscou). Au XVIIIe, l'équilibre tient, grâce à société des princes. Tout comme Henry Kissinger (Diplomacy), je crois qu'une "communauté de valeurs" est indispensable à tout système de partition internationale. À l'époque de de Gaulle, c'est le principe national, contre lequel l'intervention massive des États-Unis est impuissante.

Mais, si on le prend à la lettre, nationalisme ne signifie rien d'autre que droit à l'autodétermination d'une population. Ce qui égale élections démocratiques. Ce qui égale état de droit. Une conception juridique qui peut donc réunir à la fois 1) des normes supérieures (les droits de l'homme) et 2) une théorie ascendante du pouvoir (la souveraineté nationale).

Il ne nous reste plus qu'à parfaire l'ouvrage en coiffant les États (ou les ensembles régionaux intégrés) d'un véritable État de droit international, où les individus disposent d'une défense effective contre des décisions d'"aréopages" comme le Conseil de Sécurité...

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