zondag, oktober 17, 2010

Une certaine idée de l'Europe


Peu de personnages de l'histoire de France ont été couvert d'autant opprobre moral et nationaliste que le cardinal Dubois (1656-1723). L'homme était pourtant aux manettes de la politique extérieure du Régent Philippe d'Orléans (1715-1723). Il a réussi à perpétuer le consensus franco-anglais de la paix d'Utrecht (1713) et à pacifier l'ensemble de l'Europe avec son homologue anglais James Stanhope. Avec soixante ans d'intervalle (1661-1723), il est le successeur de Mazarin comme cardinal-premier ministre (1723).

Dans le cadre de mes recherches actuelles, j'étais obligé de lire la biographie de Guy Chaussinand-Nogaret (EHESS), grand historien du XVIIIe. L'auteur fait la synthèse de mémoires de contemporains (Saint-Simon, Barbier, d'Argenson, Villars) et de travaux d'historiens du XIXe-XXe siècle (Bourgeois, Baudrillart, Blanc, Wiesener) pour réhabiliter le personnage.

L'image négative de Dubois est due à trois types de critiques:
(1) Il aurait sacrifié les intérêts "nationaux" de la France aux Anglais et à ceux du Régent, sans véritable contrepartie
(2) Son comportement personnel aurait enfreint les moeurs
(3) Il était autoritaire et absolutiste

1. Les attaques du deuxième type proviennent de chez Saint-Simon et les autres auteurs du XVIIIe: pour eux, Dubois était un parvenu de province, qui était monté trop vite sur l'échelle politique et sociétale. Grossir les traits de ce personnage en l'attribuant un comportement frôlant la débauche permanente était alors un atout bienvenu. Le cardinal aurait passé son temps à chasser les femmes et aurait ainsi influencé le duc d'Orléans (dont il était le précepteur). Il aurait en quelque sorte été responsable des orgies du libertinage de la Régence, hérité de la cour de Monsieur (le frère de Louis XIV, père du Régent).
L'abbé Dubois était un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français appelle un sacre, mais qui ne se peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice, la débauche, l'ambition étaient ses dieux; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens; l'impiété parfaite, son repos; et l'opinion que la probité et l'honnêteté sont des chimères dont on se pare, et qui n'ont de réalité dans personne, son principe, en conséquence duquel tous moyens lui étaient bons. Il excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s'en passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès, ou la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que, cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vit jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait ainsi sa vie dans les sapes. Le mensonge le plus hardi lui était tourné en nature avec un air simple, droit, sincère, souvent honteux. Il aurait parlé avec grâce et facilité, si, dans le dessein de pénétrer les autres en parlant, la crainte de s'avancer plus qu'il ne voulait ne l'avait accoutumé à un bégayement factice qui le déparait, et qui, redoublé quand il fut arrivé à se mêler de choses importantes, devint insupportable, et quelquefois inintelligible. Sans ses contours et le peu de naturel qui perçait malgré ses soins, sa conversation aurait été aimable. Il avait de l'esprit, assez de lettres, d'histoire et de lecture, beaucoup de monde, force envie de plaire et de s'insinuer, mais tout cela gâté par une fumée de fausseté qui sortait malgré lui de tous ses pores et jusque de sa gaieté, qui attristait par là. Méchant d'ailleurs avec réflexion et par nature, et, par raisonnement, traître et ingrat, maître expert aux compositions des plus grandes noirceurs, effronté à faire peur étant pris sur le fait; désirant tout, enviant tout, et voulant toutes les dépouilles. On connut après, dès qu'il osa ne se plus contraindre, à quel point il était intéressé, débauché, inconséquent, ignorant en toute affaire, passionné toujours, emporté, blasphémateur et fou, et jusqu'à quel point il méprisa publiquement son maître et l'État, le monde sans exception et les affaires, pour les sacrifier à soi tous et toutes, à son crédit, à sa puissance, à son autorité absolue, à sa grandeur, à son avarice, à ses frayeurs, à ses vengeances. Tel fut le sage à qui Monsieur confia les moeurs de son fils unique à former, par le conseil de deux hommes qui ne les avaient pas meilleures, et qui en avaient bien fait leurs preuves.

(Mémoires de Saint-Simon, 12, V, medusis.rouvroy.com)
Or, son ascension fulgurante (grâce à la carrière ecclésiastique, qui permettait de sortir de l'ordre social où on était né, pour ensuite intégrer la Maison d'Orléans) n'était possible que parce que Dubois était extrêmement doué, soutient Chaussinand-Nogaret. Il est vrai que Dubois côtoyait un milieu assez débauché à Londres et à Paris, mais il n'était certainement pas plus pêcheur que les autres. La jalousie de Saint-Simon était due à son origine "basse", qui -pour le mémorialiste- ne justifiait pas sa place à la cour.

2. La première critique, que Dubois trahissait les "véritables intérêts de la France", sont le fruit des analyses d'historiens du XIXe et début XXe siècle (ex. Émile Bourgeois dans son "Le secret du Cardinal Dubois"). L'abbé n'aurait pensé qu'à son chapeau de cardinal (attribué par le pape après proposition d'un monarque catholique) et à sa position au gouvernement, pour lesquels il lui était indispensable de flatter les autres monarchies européennes.

Chaussinand-Nogaret soutient par contre que Dubois ne visait pas l'agrandissement territorial, mais l'intégration de l'Europe en un système cohérent, dominé par une conscience des intérêts communs de tous les États. Ainsi, Dubois soutient la cause de l'Empereur contre le Roi d'Espagne, quand ce dernier envahit la Sardaigne en 1717. Ceci malgré le fait que Philippe V d'Espagne est le petit-fils de Louis XIV et qu'un parti considérable à la cour (l'ancien ministre de Louis XIV Torcy, le maréchal d'Huxelles, Saint-Simon...) préfère l'alliance avec le Bourbon d'Espagne.

Certes, Dubois comptait sur ses amis autrichiens pour être nommé cardinal par le pape. Il a fait l'alliance "contre-nature" avec la Grande Bretagne pour consolider à la fois la position du Régent (menacé par le parti espagnol à la cour) et celle de George Ier (menacé par les jacobites catholiques) et ainsi se rendre indispensable. Cependant, il a indéniablement apporté à la France une stabilité dont elle avait besoin après la Guerre de succession d'Espagne.

3. La troisième critique, que Dubois -par la tenue d'un lit de justice pour briser les arrêts du Parlement de Paris contre la politique financière du ministre écossais John Law- ait été un ministre autoritaire, n'est pas réfutée. Dubois, "âpre sectaire de l'absolutisme", tenait à l'organisation centralisée de la monarchie la plus puissante d'Europe. Pas question de transposer le modèle anglais, où il n'était même pas clair si la parole du monarque engageait le Parlement.

Cette biographie succincte, mais riche, est intéressante à lire parce qu'elle met l'époque de la Régence clairement à part dans l'histoire européenne, "jusqu'alors qu'une succession de conflits". Dubois est vu comme l'apôtre de la paix, qui va déjà à Londres en 1699 pour négocier les traités de partage de la monarchie espagnole et qui utilise son réseau à nouveau pendant la régence. L'ascension fulgurante du personnage est attribué à ses qualités exceptionnelles, plutôt qu'à un esprit de vulgarité ou de décadence régnant à la cour du Régent.

Néanmoins, l'auteur ne s'appuie que sur des études secondaires, ce qui rend son analyse parfois un peu légère et trop intuitive. Les qualités de Dubois sont affirmées en niant ce que disent ses critiques, en s'appuyant sur ce qu'il vient de démontrer pour des épisodes précédents dans le livre, mais sans document ou indice concret à l'appui. Une analyse plus fouillée des vastes fonds d'archives devrait permettre de révéler beaucoup plus sur ce personnage.

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