donderdag, november 01, 2012

Les socialistes flamands et les communales de 2012


Le 14 octobre dernier, les Belges se sont déplacés aux urnes pour y remplir leur devoir citoyen, afin d’y désigner une masse pléthorique d’élus communaux et provinciaux.  Le résultant le plus tape-à-l’œil du scrutin étant l’éviction du maire socialiste Patrick Janssens (sp.a) à Anvers par le nationaliste Bart De Wever (N-VA), la presse étrangère (ex. la toujours excellente émission des Enjeux Internationaux du 15 octobre dernier) s’est concentrée –à raison- sur ce fait remarquable.

Cependant, il faut nuancer l’impact des grandes villes : le gros de l’électorat habite en milieu péri-urbain ou rural. La confrontation droite/gauche à Anvers, et dans les autres villes, cache une bataille pour l’hégémonie entre le parti social-chrétien CD&V –de tradition le numéro 1 en Flandre- et les nationalistes. Ce dernier duel fera surface lors des élections fédérales de 2014 : le CD&V s’est distantié du discours séparatiste de la N-VA en acceptant de former un gouvernement fédéral,en juillet 2011, et, ainsi, de laisser le premier parti des élections dans l'opposition. Le jugement de l’électeur se portera plutôt sur ce choix-là. Toutefois, la tradition particulariste de notre pays, octroyant bien des compétences aux communes, et la durée considérable (6 ans, sans interruption) des mandats, font que les communales (en France: "municipales") peuvent compter comme "la mère de toutes les élections".

La bataille gauche/droite dans les villes
En nombre d’habitants, la ville d’Anvers (509.718 au 1er septembre 2012) est la première commune du Royaume. Il faut tenir en tête que la capitale, Bruxelles, qui compte dans son ensemble plus d’un million d’habitants, est composée de 19 communes autonomes, qui, prises à part, n’arrivent pas à la hauteur de Gand (248.539), Liège (197.373) ou Charleroi (204.465). Depuis 1976, année de la dernière opération de fusion communale, Anvers, ainsi que Gand, ont été agrandies de leurs faubourgs (comme Paris a annexé Montrouge, Montmartre sous Napoléon III…). Ce qui crée les arènes politiques les plus grandes du pays, aptes à capter l’attention des médias.

Au vu des élections fédérales de juin 2010, où le parti de Bart De Wever a cartonné avec 27%des voix, ouvrant une crise politique de 541 jours, les communales de 2012 étaient le moment idéal pour l’ancrage local de son parti nationaliste, né des cendres d’un prédécesseur bien plus modeste (et plus modéré). La stratégie du chef nationaliste, qui a refusé la participation au gouvernement fédéral, mais n’a pas rechigné à monter à l’exécutif flamand, était supra-communale. Une pré-campagne mettait Bart De Wever, « De Kracht van Verandering » (la force du changement) à l’affiche jusque dans les coins les plus reclus et bucoliques.
En réaction à cette tentative d’un parti dépourvu de mandataires locaux, de déjouer les enjeux proprement communaux, le parti social-démocrate flamand (sp.a) a mis en avant ses bourgmestres (maires) régnants. En 2006, la gauche gouvernait la plupart des grandes  villes, dans des coalitions assez divergentes :


Bourgmestre
Coalition
Gand (248.539)
Daniël Termont (sp.a)
sp.a-openVLD
Anvers (509.718)
Patrick Janssens (sp.a)
sp.a-CD&V-openVLD-N-VA
Bruges (117.793)
Patrick Moenaert (CD&V)
CD&V-NVA-sp.a-openVLD
Louvain (96.865)
Louis Tobback (sp.a)
sp.a-CD&V
Ostende (70.347)
Jean Vandecasteele (sp.a)
sp.a-openVLD-CD&V
Hasselt (75.257)
Hilde Claes (sp.a)
sp.a-groen-CD&V-openVLD
Courtrai (75.645)
Stefaan De Clerck (CD&V)
CD&V-N-VA-openVLD
Saint-Nicolas (73.565)
Christel Geerts (sp .a)
sp.a-Groen-CD&V-N-VA
Malines (82.756)
Bart Somers (openVLD)
openVLD-Groen-CD&V

Pour répondre à la menace nationaliste,  le sp.a comptait sur la notoriété des bourgmestres en fonction, ainsi que sur l’élargissement des alliances à gauche. En 2006, Saint-Nicolas et Hasselt avaient été conquises grâce à une liste commune. Le système électoral (Imperiali) étant légèrement plus favorable aux formations plus grandes, l’opération garantissait plus de sièges que si les partis progressistes y allaient en ordre dispersé. 

1.      Gand : à gauche toute
  (Gandavum, carte de Blaeus, source Wikimedia Commons)

Ainsi, le sp.a a conclu une alliance symbolique à Gand. Depuis 1988, socialistes et libéraux avaient cogéré la ville. Le parti libéral openVLD y étant plus progressiste et social, la formule fut ressentie comme naturelle. Pourtant, le bourgmestre, Daniël Termont, a préféré le cartel avec les écologistes à une reconduction pure et simple d’une formule appréciée des habitants. Ceci afin de tenir tête au candidat envoyé à Gand par Bart De Wever, une ancienne vedette de la télé flamande, Siegfried Bracke. Ce dernier avait recueilli plus de 100.000 voix lors des élections fédérales.
      Le calcul de Termont visait à arriver en tête, quoiqu’il arrive. Au vu des résultats du sp.a (32%) et de groen (16%) en 2006, une majorité absolue semblait même à portée de main. Ceci en dépit d’une tendance nationale plutôt droitière et nationaliste, faisant de Gand un symbole pour le pays tout entier. Tout au long de la campagne, le bourgmestre a gardé la porte ouverte pour l’allié trahi, les libéraux, afin de constituer une version 2.0 de l’ancienne formule « violette ».
La stratégie progressiste fut payante : avec 26 sièges sur 51 et 45%, le cartel sp.a-groen pouvait se vanter d’avoir fait de la ville de Gand « une île en Flandre ». Le challenger, la N-VA, arriva loin derrière (17%des voix, 9 sièges), à égalité avec les libéraux. La popularité gigantesque de Termont (44.561 voix de préférence) lui a permis d’écraser Bracke, mal-aimé et même un peu ridiculisé (8.570), qui a dû laisser la deuxième place à Matthias De Clercq, échevin (adjoint au maire)libéral (11.088).

2.       Anvers : une alliance « PS-Modem »

(Antverpia - Gallis Anvers, Vernacule Antwerpen; source: Wikimedia Commons)
À Anvers, Patrick Janssens suivait une stratégie inverse. En termes français, on pourrait dire qu’il a préféré une alliance PS-Modem à celle de la gauche plurielle.Au lieu de s’allier aux verts, dont il avait raflé les électeurs en 2006, dans un duel manichéiste avec l’extrême droite, le bourgmestre sortant s’est allié aux social-chrétiens. Initialement, à l’image d’une construction semblable à Malines, où le bourgmestre libéral Bart Somers essayait de sauver sa peau par temps de sondages nationaux désagréables, il avait été prévu d’y associer également les libéraux, qui ont cependant refusé cette option.
Janssens était confronté à deux écueils. D’abord, il avait, dès le début de son mandat, créé un conflit avec les communautés musulmanes, qui avaient pourtant voté massivement pour lui, autour du port du voile dans l’administrationcommunale. Ensuite, la politique centriste du maire, bien qu’appréciée par la population, n’a pas été reçue à l’unanimité à gauche. Une liste dissidente socialiste, Rood (rouge), conduite par un ancien candidat à la présidence nationale du parti (disons, le Mélenchon local, bien que beaucoup moins talentueux), avait échoué. Cependant, Janssens n’avait pas tenu compte d’un concurrent très peu plausible jusqu’alors : le parti néo-communiste PVDA+, qui fut la grande surprise de la soirée électorale : 8% des voix et 4 sièges au conseil communal, devançant les verts (4, +2). S’appuyant sur un réseau de médecins pratiquant aux tarifs de la sécurité sociale, et sur le succès d’un ouvrage bien vendu de son homme de proue, Peter Mertens, l’équivalent flamand du PCF, est parvenu à monter dans l’arène politique de premier plan.
          Ainsi, le sp.a, qui s’est présenté sous l’étiquette « Stadslijst sp.a-CD&V » partait d’une position vulnérable, et n’avait que la figure du bourgmestre, symbole d’une gestion technocratique, élevée au-dessus de la mêlée comme argument. Or, l’opposition en face n’était plus l’infréquentable Philip Dewinter (Vlaams Belang), mais l’homme politique le plus populaire en Flandre, qui s’est montré un tacticien bien redoutable. Les échevins (adjoints au maire) libéraux ont tous les deux quitté leur parti et rejoint la N-VA. Ensuite, cherchant la polémique avec les verts pendant la campagne, De Wever comptait sur l’érosion du socle de 2006 de Janssens, espérant provoquer ainsi une fuite à gauche, permettant à la N-VA de creuser un écart. En mobilisant l’électorat d’extrême-droite, le nationaliste réunissait les électeurs de droite derrière lui, pendant que le socle de son adversaire, qui comptait sur l’électorat centriste et la discipline des électeurs de gauche, se fragilisait. 

Le 14 octobre, la N-VA a distancié Janssens de 6 sièges (23 contre 17). Pour en ajouter à la mauvaise soirée du bourgmestre, le CD&V a obtenu 5 sièges des 17 de la « Stadslijst », à égalité avec son résultat de 2006. Bien que le parti local soit loyal à l’accord avec le sp.a, la direction nationale du CD&V la pousse à l’alliance avec Bart De Wever, en mal de trouver une formule de coalition confortable. Le sp.a, qui comptait encore 22 sièges en 2006, en a perdu 10. Grands perdants également, les libéraux ne gardent plus que 2 représentants au conseil communal (-3), mais semblent indispensables pour la formation d’une coalition. L’extrême-droite a fait les frais de la montée de la N-VA, tombant de 20 sièges à 5. 

En additionnant les sièges sp.a, groen et PVDA+, on arrive à 20, soit 4 de moins qu’en 2006. Cependant, le regroupement des électeurs de droite derrière Bart De Wever lui donne l’avantage. En conséquence des bouleversements à gauche, Patrick Janssens a indiqué ne pas vouloir monter dans le collège des échevins sans participation des verts. Histoire de ne pas se faire marginaliser, avec une majorité de droite et de centre-droite écrasante (23 + 2 + 5 = 31, contre12 socialistes). Une cure d’opposition est donc à prévoir pour le sp.a à Anvers.(mise à jour, 21 novembre 2012; entretemps, c'est fait; une analyse similaire à la mienne vient d'être mise en ligne par Walter Pauli (Knack); cf. lien)

3.      Bruges : une reconquête remarquable
 (Bruges au XVIe siècle, par Marcus Gerards, source: Wikimedia Commons)

Un peu contre toute attente, le sp.a a reconquis Bruges, où le CD&V, séparé de son ancien partenaire de cartel N-VA, a été devancé de 163 voix. Renaat Landuyt, parlementaire et ancien ministre fédéral, recueille 26,8% des voix, 14 sièges et se montre de loin le plus populaire avec 12.499 voix de préférence. Vu l’écart avec le résultat provincial (niveau d’administration qui tenait ses élections le même jour, comparable aux cantonales en France), un effet-Landuyt semble évident, les électeurs ayant préféré le médiatique Renaat Landuyt au successeur désigné par l’ancien maire social-chrétien. Ainsi, Bruges renoue avec une tradition des années 1980 et 1990, où des socialistes (Frank Van Acker, Fernand Bourdon) siégeaient à l’hôtel de ville de la Venise du Nord. 

4.      Hasselt, Ostende et Louvain : devant, malgré de lourdes pertes
(Le siège d'Ostende, XVIIe siècle, Peter Snayers, source Wikimedia Commons)

Le trio Hasselt-Ostende-Louvain représente les fiefs de poids lourds historiques du sp.a : Willy Claes (ancien secrétaire-général de l’OTAN), Steve Stevaert (ancien président de parti) pour Hasselt, Johan Vande Lanotte (vice-premier ministre) et Louis Tobback (ancien président de parti). En comparaison avec 2006, le sp.a y perd 15%, 15%, et 7% mais reste au-dessus de 30%, lui permettant deformer une coalition et de garder le maïorat. Fût-ce, dans le cas de Hasselt, en cartel avec les verts. Le septuagénaire Louis Tobback (°1938, 9.921voix), qui exerce la fonction de bourgmestre depuis 1994, est reconduit à Louvain.

5.      Saint-Nicolas : battu par la N-VA... et un dissident
Un autre ancien fief, la ville de Saint-Nicolas, où Freddy Willockx (ancien ministre) avait préparé sa successeur, Christel Geerts, a vu s’imposer le N-VA (28,5%) comme premier parti. La dissidence d’un échevin socialiste explique la défaite. Le sp.a, en cartel avec les écologistes (25,7%, -10%), s’y est associé aux nationalistes pour gouverner la ville.

6.      Alost : la chasse aux francophones ?
 (Alost au XVIIe siècle, Blaeu, source Wikimedia Commons)
La ville d’Alost (82.551) s’est avérée un cas bien plus problématique. Gouvernée par les libéraux jusqu’en 2006, l’extrême-droite y était devenu le premier parti en 2006 avec 22,8%. Une coalition-monstre entre CD&V-NVA, sp.a et openVLD avait gouverné depuis. La N-VA locale avait recruté parmi les anciens de l’extrême-droite, et est arrivée en tête avec 31,14%. Un accord de coalition devrait inaugurer une coalition avec le sp.a et leCD&V. 

Cependant, l’annonce de la création d’un échevinat « des affaires flamandes », dans une ville a une demi-heure de distance de la frontière linguistique, a d’abord fait sourire, pour ensuite mettre en alarme une bonne partie de l’opinion publique. La N-VA y avait désigné un ancien mandataire du Vlaams Blok (parti condamné pour racisme et incitation à la haine en 2004), Karim Van Overmeire. L’intéressé a ensuite exposé sa vision sur l’arrivée de hordes de francophones et les stratégies pour réprimer le phénomène. La désapprobation générale était aussi celle du président national du sp.a, Bruno Tobback, qui a enjoint la section locale d’Alost d’exiger le départ d’un personnage ayant contribué au programme raciste du VB. Malgré la réticence des mandataires locaux, qui minimisent le danger d’une telle figure aux manettes, les militants semblent plutôt portés à suivre l’instruction venue de Bruxelles.

(mise à jour, 06.11.12: la section locale a préféré décliner les incitations de la direction nationale du parti, et fait le choix d'y aller quand même...)

Conclusion : résultats mitigés
Si l'on additionne les résultats des villes à plus de 40 conseillers municipaux (incluant également Heist-op-den-Berg, Turnhout, Saint-Trond, Genk ou Malines, dont il n’a pas été question ici), on arrive au tableau suivant :
PVDA+
7
1,20%
Groen
48
8,25%
sp.a
139
23,88%
CD&V
126
21,65%
N-VA
154
26,46%
openVLD
73
12,54%
VB
35
6,01%

Les social-démocrates restent le premier parti à Gand, Ostende, Louvain et Hasselt, pour y ajouter Bruges. Cependant, la perte d’Anvers, et la poussée indéniable de la N-VA à Saint-Nicolas ou Alost donne à réfléchir. Le comportement de ce parti étant assez imprédictible, il fait des alliances comme bon lui semble. Toutefois, les accords locaux peuvent comporter des clauses totalement inacceptables pour des progressistes, comme l’échevinat des affaires flamandes à Alost. L’affaire d’Alost n’est pas isolée, les nationalistes exigeant de l'attention pour l'"identité flamande" (par la distribution de drapeaux à la population locale), ou la célébration du 11 juillet 1302 (victoire de Courtrai contre l'armée française de Philippe Le Bel). 

(Carte de l'ancien comté de Flandre, 1609; source: Wikimedia Commons; on remarquera que ni le Brabant, ni Anvers, ni le Limbourg actuel en faisaient parti; au Moyen Âge et sous l'Ancien Régime, Bart De Wever aurait été un étranger lui-même; peut-être qu'on aurait dû nommer des échevins des affaires flamandes en 1302...)

La N-VA a réalisé des percées remarquables en Flandre profonde, où quelques listes d’inconnus peuvent tout à coup arriver à 20% et changer totalement la donne locale pour la formation de coalitions. Ainsi, maints bourgmestres CD&V ont soit perdu leur majorité absolue, soit leur fauteuil de bourgmestre. L’exemple le plus emblématique en est la chute de Stefaan De Clerck (CD&V, ancien président de parti), arrivé en tête à Courtrai avec 33% et 7.323 voix de préférence, mais délogé par un accord entre les socialistes (14%), les libéraux (21%) et… son ancien partenaire de cartel, la N-VA (16%).

Ces accords locaux peuvent, bien entendu,tourner à l’avantage des socialistes. La N-VA cherche en premier lieu à détrôner les social-chrétiens et n’a pas de scrupules en choisissant son partenaire. Cependant, les résultats des urnes, qu’on attendait très négatifs pour les libéraux, sont plutôt négatifs côté socialiste. Les bastions défendus par les libéraux en Flandre orientale, au Limbourg, ou au Brabant flamand, ont plutôt tenu bon. Par contre, le score du sp.a –qui n’a pas conduit de campagne nationale- se situe très souvent autour des 10%. Ce qui est plutôt de mauvaise augure pour la campagne fédérale de 2014.

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